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Bornéo — Partie 2: La Danum Valley – Au cœur de l’une des plus anciennes forêts du monde

  • clementpoumeyrol
  • 16 août 2025
  • 8 min de lecture

Jour 5 – Une route vers l'ancien monde


À l’aube, la moiteur de Sabah enveloppait déjà la route. Après deux heures de trajet depuis Sukau, j’atteignis Lahad Datu, cette petite ville portuaire qui sert de porte d’entrée à l’une des zones les plus préservées et mystérieuses de Bornéo : la Danum Valley. Ici, pas de route asphaltée menant directement à un hôtel cinq étoiles ; pour entrer dans cette cathédrale verte vieille de plus de 130 millions d’années, il faut s’armer de patience.


À Lahad Datu, je finalisai mon enregistrement avant de grimper dans un minibus. Pendant plus de deux heures, le véhicule s’enfonça lentement sur une piste cahoteuse, secoué par chaque ornière. Un veritable mur vert quasi impénétrable se dressa peu à peu autour de nous. Les troncs géants de diptérocarpes se dressaient comme des piliers antiques, et au-dessus de nous, un enchevêtrement de lianes et d’épiphytes formait une voûte presque opaque. Cette forêt abrite plus de 340 espèces d’oiseaux, une centaine de mammifères, et recèle encore d’espèces inconnues de la science.


Mon point de chute: le Danum Valley Field Center. Ni resort de luxe ni cabane de fortune, mais un centre de recherche scientifique ouvert aussi aux amoureux de nature. Les options d’hébergement vont du simple lit de camp en extérieur à la chambre climatisée, mais ici, l’électricité cesse de 21h à 7h. Non loin de là, une alternative existe: le célèbre Borneo Rainforest Lodge, avec passerelles suspendues dans la canopée et prestations haut de gamme, mais à un tarif logiquement bien plus élevé. Pour ce voyage d’exploration, le Field Center était parfait.


Premiers pas dans la jungle


À peine arrivé, je rencontrai mon guide local. Nous fixâmes ensemble les objectifs et le rythme des explorations à venir. Dès les premiers mètres autour du camp, la vie sauvage se montrait déjà : des cerfs sambar (Rusa unicolor), peu farouches, broutaient à découvert, et quelques bulbuls s’agitaient dans les branches basses.


Cerf sambar et Mynas - Danum Valley
Cerf sambar et Mynas - Danum Valley

Mais après seulement quelques dizaines de mètres dans la jungle, un grondement sourd monta à l’horizon : l’orage. En quelques minutes, le ciel se déchira, libérant des trombes d’eau tropicales. Nous dûmes rebrousser chemin et trouver refuge sous un bâtiment. Une branche imposante s’écrasa à quelques mètres de nous — rappel brutal que cette forêt ne pardonne pas l’inattention. Lorsque la pluie se calma, nous reprîmes notre marche, avançant prudemment sur le sol détrempé. La lumière, tamisée par la canopée, baignait tout dans un vert profond. La faune restait discrète, mais une belle vipère des temples de Bornéo (Tropidolaemus subannulatus) se laissa observer, lovée sur une branche à hauteur d’homme, immobile comme une sculpture vivante.


De retour au camp pour une courte pause avant la sortie nocturne, je m’aperçus qu’une sangsue avait réussi à se faufiler sous ma chemise. Elles furent mes compagnes quotidiennes durant tout le séjour ici, surtout après la pluie. Ces petits annélides, bien qu’inoffensifs, possèdent une salive anticoagulante : la morsure est indolore, mais le saignement peut durer longtemps. Les chaussettes anti-sangsues sont presque indispensables ici, et l’on peut en acheter à Lahad Datu avant de partir. Chaque retour au camp donnait lieu à un rituel : enlever patiemment ces passagers clandestins de mes chaussures et de mon pantalon.


Vipère des temples de Bornéo - Danum valley
Vipère des temples de Bornéo - Danum valley

La nuit du Pangolin


Le dîner terminé, je rejoignis mon guide pour une sortie nocturne à pied. La nuit tropicale tombe vite, engloutissant la jungle dans un noir total. À la lumière de nos lampes, la forêt dévoilait un autre visage : scorpions aux pinces luisantes, tarentules tapies dans leurs terriers, crabes d’eau douce, grenouilles, et oiseaux endormis sur de frêles branches.


Puis, le talkie-walkie de mon guide grésilla : un de ses collègues venait de trouver des traces fraîches de pangolin et croyait l’avoir repéré. Nous nous lançâmes aussitôt à travers les sentiers pour aller le rejoindre. Quelques minutes plus tard, il était là : un jeune pangolin javanais (Manis javanica), sa carapace d’écailles parfaitement imbriquées luisant sous nos lampes.

Animal nocturne et discret, le pangolin est l’un des mammifères les plus braconnés au monde pour ses écailles, utilisées en médecine traditionnelle. Mon guide, en vingt ans de carrière, n’en avait vu qu’une seule autre fois. Observer un tel animal, si rare, à l’état sauvage, était un privilège absolu. Nous restâmes là à l’observer durant quelques minutes, fascinés par chacun de ses mouvements, jusqu’à qu’il disparaisse dans la canopée.


Pangolin javanais - Danum Valley
Pangolin javanais - Danum Valley

Jour 6 - Aube brumeuse et semnopithèques rubiconds


Au petit matin, la jungle s’éveillait dans une symphonie de cris d’oiseaux. Avant même de retrouver mon guide, j’avais déjà commencé à photographier, happé par cette atmosphère irréelle. Rapidement, nous tombâmes sur un jeune hibou-pêcheur de Malaisie (Ketupa ketupu), perché au-dessus d’un ruisseau, et sur l’un des plus petits mammifères arboricoles au monde : l’écureuil pygmée de Bornéo (Exilisciurus exilis), à peine plus long qu’un doigt.



Puis, au détour d’un sentier, au dessus d’un ruisseau, une troupe de sémnopithèques rubiconds (Presbytis rubicunda) apparut. Leur fourrure rousse flamboyait dans la lumière diffuse, contrastant avec le vert sombre des feuillages. Je les observai longuement, capturant leurs mouvements élégants de branche en branche. Plus tard dans la matinée, j’aurais même la chance d’en voir deux jouer à moins de cinq mètres de moi, totalement indifférents à ma présence.



Après un solide petit déjeuner, nous partîmes pour une randonnée plus exigeante. Porter un téléobjectif de 500 mm dans ce climat humide et sur des sentiers glissants est un vrai défi physique. Mais cette ouverture f/4 était précieuse dans un environnement où la lumière peine à filtrer. La marche fut récompensée par plusieurs rencontres : un muntjac jaune de Bornéo ((Muntiacus atherodes), un martin-pêcheur pourpré (Ceyx rufidorsa) éclaboussant la rivière de sa couleur violette, et un dragon-lézard de Bornéo (Gonocephalus borneensis) immobile sur un tronc.


Bornean forest dragon - Danum Valley
Bornean forest dragon - Danum Valley

L’après-midi fut plus calme. Nous cherchâmes longuement une femelle orang-outan et son petit, aperçus plus tôt par un autre guide, sans succès. La faune ici ne se livre pas toujours facilement — c’est aussi ce qui rend chaque observation précieuse. Le soir, je testai un safari en véhicule : peu d’animaux cette fois, si ce n’est un écureuil volant géant (Petaurista petaurista) qui plana au-dessus de nous et quelques oiseaux endormis.


Jour 7 - Derniers instants à la Danum Valley et premiers pas au Rainforest Discovery Center


À 4 h du matin le lendemain, je pris place dans un véhicule pour photographier le lever du jour depuis une plateforme dominant la jungle. La météo joua contre moi, mais un chat-léopard (Prionailurus bengalensis) traversa furtivement la piste devant nos phares — apparition brève mais marquante.


De retour au camp, alors que je pensais déjà aux bagages, les cris puissants de gibbons éclatèrent tout près. Le petit déjeuner attendrait. Avec mon guide, nous nous plaçâmes discrètement, observant ces acrobates traverser la canopée avec une aisance déconcertante. Un dernier cadeau de la vallée.


Gibbons - Danum valley
Gibbons - Danum valley

Quitter cet endroit, c’est laisser derrière soi bien plus qu’un paysage. C’est abandonner une ambiance, une odeur, une vibration presque palpable. Ici, chaque pas est une leçon d’humilité : on ne domine pas cette jungle, on la traverse, discret visiteur d’un monde plus ancien que nos civilisations.


La piste cahoteuse s’éloignait derrière nous, comme si la vallée refermait ses portes invisibles. Chaque virage mettait un peu plus de distance entre moi et ces arbres géants, mais aussi un peu plus d’anticipation pour la suite. Car à Sepilok, au bord de Sandakan, la forêt s’invite jusque dans les pas des visiteurs. Là, dans les cimes du Rainforest Discovery Center, m’attendait la promesse d’un dernier tête-à-tête avec la faune de Sabah, avant de refermer ce chapitre.


Sepilok – Entre cimes et ombres de la nuit


Après plusieurs heures de route depuis Lahad Datu, je rejoignis Sepilok en fin d’après-midi. Ici, à quelques minutes de l’aéroport de Sandakan, la forêt semble avoir trouvé un fragile équilibre avec la présence humaine. Mon objectif était clair : profiter d’une sortie nocturne guidée au Rainforest Discovery Center (RDC), l’un des meilleurs sites de Sabah pour observer la faune, de jour comme de nuit, et un haut lieu pour les passionnés d’ornithologie. De nombreux birdwatchers du monde entier y passent des journées entières, armés de longues-vues et d’une patience infinie.


Notre visite commença par une marche sur les passerelles suspendues, reliant plusieurs tours d’observation à une vingtaine de mètres du sol. La lumière dorée se transformait peu à peu en une lueur bleu-gris, et nous attendîmes, immobiles, que la nuit prenne totalement possession de la forêt. C’est à ce moment-là que les écureuils volants géants firent leur apparition, se lançant dans de longs vols planés de tronc en tronc. Silhouettes sombres contre le ciel crépusculaire, ils traversaient parfois plus de 50 mètres d’un seul élan — un spectacle silencieux, presque irréel.


Lorsque la dernière lueur s’éteignit derrière la ligne des arbres, nous redescendîmes explorer les sentiers forestiers. Les chemins du RDC sont parfaitement entretenus, permettant de s’immerger dans la jungle sans effort particulier, mais l’expérience de nuit reste envoûtante : les lampes frontales révèlent un monde parallèle, invisible le jour. Scorpions aux reflets verts sous la lumière UV, insectes aux formes extravagantes, serpents dissimulés dans les feuillages, et une civette traversant furtivement notre chemin.


Mais le moment fort de la soirée arriva soudain, lorsque notre guide repéra deux yeux brillants à hauteur d’homme, immobiles sur une branche : un tarsier (Tarsius bancanus). Ce minuscule primate, avec ses yeux démesurés et ses doigts longs et fins, est un chasseur nocturne d’insectes. Sa présence ici est relativement commune, mais il reste difficile à repérer tant ses déplacements sont discrets. Nous eûmes la chance de l’observer sauter de tige en tige, utilisant sa queue comme balancier, avant de disparaître dans l’obscurité.


Tarsier regardant à travers le feuillage - Rainforest Discovery Center
Tarsier regardant à travers le feuillage - Rainforest Discovery Center

Le lendemain matin, levé à l’aube pour profiter au maximum de ma dernière journée à Bornéo, je retrouvai les tours d’observation. Malgré une pluie intermittente, le RDC se révélait une fois de plus un formidable terrain de jeu pour la photographie : calaos planant au-dessus des cimes, drongos criant au milieu des branches, et écureuils géants trottinant tout en haut des arbres. La pluie, loin de gâcher l’expérience, apportait une lumière douce et enveloppante, idéale pour capturer les couleurs saturées de la végétation. Les tours, couvertes, permettaient d’observer à 360° tout en restant à l’abri.


Seul bémol : la présence des macaques à queue de cochon, dont certains mâles peuvent se montrer agressifs, surtout si l’on transporte de la nourriture. À l’entrée, des bâtons sont mis à disposition pour les dissuader. Je n’eus pas à m’en servir, mais je vis plusieurs visiteurs contraints de rebrousser chemin sous la pression insistante de ces singes opportunistes.




Le Rainforest Discovery Center est, sans aucun doute, un lieu idéal pour débuter ou conclure un séjour dans l’État de Sabah. Facilement accessible, proche de nombreux hébergements et de l’aéroport de Sandakan, il offre à coup sûr de belles rencontres avec la faune, qu’on soit simple curieux ou photographe passionné.


Conclusion


Ce voyage de repérage fut un succès total. Chaque lieu visité, chaque guide rencontré, confirmait ce que je pressentais : Bornéo, et particulièrement Sabah, est une terre de contrastes et de merveilles. Les options d’hébergement couvrent tous les budgets, et les parcours peuvent s’adapter à tous les niveaux physiques. Mais surtout, la faune est d’une richesse inouïe — orangs-outans, calaos, nasiques, gibbons, éléphants pygmées… autant d’espèces qui ne survivent ici que grâce aux efforts conjugués des communautés locales et du tourisme responsable.


Pour nous, photographes de nature, c’est un terrain de jeu inégalé. J’ai désormais matière à nourrir mon projet de livre, mais aussi à préparer de futurs workshops photo. Bornéo n’a pas fini de m’appeler, et je compte bien y revenir bientôt, pour poursuivre cette promesse faite il y a des années, et en écrire moi même les prochaines pages.


-Clément Poumeyrol

 
 
 

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